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Publication scientifique·

LA MORT FŒTALE IN UTERO (MFIU) : UN DEUIL SINGULIER



RÉSUMÉ


Dans notre population d’étude (55 mères antillaises multipares âgées en moyenne de 25 ans et demi) contrairement aux attentes, nous avons pu observer des pratiques et attitudes visant à éloigner cette période vécue comme néfaste, maléfique, et à laquelle la patiente se considère comme totalement étrangère. En effet, lors des entretiens précédant l’expulsion (permettant de narrer les circonstances du décès de l’enfant) les parturientes nous disent savoir que le décès de l’enfant allait survenir. Les mères expriment l’idée que dans leur famille un sacrifice était nécessaire et que l’enfant à naître était celui qui avait été désigné et qu’il ne pouvait en être autrement. Pour nous il s’agit au-delà de la conception externaliste souvent décrite dans notre société, de comprendre les mécanismes défensifs mis en place et d’autre part la manière dont ils agissent chez ces patientes, ainsi que la place et le discours tenu à propos de l’enfant qui n’est pas né. Nous avons constaté que la gestion de la perte et le travail de deuil, passent avant tout par une pratique de retrait du groupe, puis de purification du corps, avant d’être investis par le fonctionnement psychique.


MOTS CLÉS : Mort fœtale in utero – Deuil – Sorcellerie – Antilles.


La perte d’un enfant pendant la grossesse est toujours un moment pénible à la fois pour la mère et pour le père, qui attendent tous deux, ce nouveau venu. Celui qui comme disait Victor Hugo, viendra « agrandir le cercle de famille ».


Même si le moment de la perte a une influence variable sur le vécu dysthymique (Kristen [1], 1991) les auteurs décrivent toujours un travail de deuil, dont la durée et l’intensité sont variables, accompagné de pratiques plus ou moins irréalistes (Bourne et Lewis [2], 1991, Brown [3], 1991).


Dans la littérature, nous notons fréquemment la mise en place de syndromes dépressifs d’une durée plus courte chez le père que chez la mère (Peppers et Knapp [4]) avec toutefois une stabilisation des signes après un an (Kristen et al. [5], 1991) et ce du fait du processus d’attachement mère-enfant (Borg et Lasker [6], 1989). Cependant le rôle du mari et notamment sa capacité de rêverie à l’égard de la mère est essentielle (Knowles [7], 1994). De même le moment de la perte (en début de grossesse, c’est le cas des fausses couches spontanées opposées à la mort fœtale ou au décès dans la période post-partum) ainsi que sa cause sont des signes distinctifs de l’état dépressif (Hundfeld [8], 1993). Par la cause, nous entendons la responsabilité directe ou non de la patiente perçue comme étant à l’origine du décès (Lewis [9], 1979).


Un autre facteur influençant l’état dépressif est la perte d’un parent au moment ou peu de temps avant la grossesse Lewis [10], 1979). Les professionnels parlent ici d’un deuil non réalisé qui vient se surajouter à la perte actuelle.


De même les pratiques décrites (Léon [11], 1992) comme prendre l’enfant mort dans ses bras, demander à la puéricultrice de faire comme s’il était vivant, etc. choquent parfois les équipes mais sont nécessaires à la bonne élaboration du travail de deuil.


Dans cette étude, nous avons essayé de savoir si les réactions et les pratiques s’inscrivaient dans la continuité des travaux décrits, ou s’il y avait une spécificité du deuil dans notre population caribéenne, peuple de culture métissée (européenne et africaine).


¹ Psychologue Clinicien, Service de Gynécologie-Obstétrique du CHU de Pointe-à-Pitre/Abymes (Guadeloupe), BP 465, 97159 POINTE-À-PITRE.


POPULATION D'ÉTUDE

Nous avons rencontré dans le cadre du Service de Gynécologie-Obstétrique, entre janvier 1994 et août 1995, 55 mères multipares (gestité moyenne 3 et parité moyenne 1) âgées en moyenne de 23 ans (âge variant de 16 à 31 ans), ayant présenté une MFIU au troisième trimestre de la grossesse.

Trente sont originaires de la Guadeloupe (population francophone et créolophone), 12 d’Haïti (population francophone et créolophone), 9 de la Dominique (population anglophone et créolophone) et 4 de la République dominicaine (population hispanophone et créolophone pour celles vivant sur notre territoire). Plus du tiers de la population guadeloupéenne (20) est issue de classe moyenne ou supérieure (niveau I, Bac plus 3), les 35 autres proviennent de milieux socio-économiques peu favorisés (niveaux V et IV).

Les données socio-économiques ont dans notre étude une grande importance, car souvent, la croyance en des phénomènes et pratiques magico-religieuses sont imputées aux sujets de condition socio-économique modeste. Nous avons procédé à des entretiens durant la période d’hospitalisation ainsi qu’à un suivi hebdomadaire après la sortie, d’une durée moyenne de 3 mois.

Ces femmes sont mariées dans 20 cas (dont 10 de la Guadeloupe), vivent maritalement dans 9 cas et fréquentent un homme marié ou vivant maritalement dans les 26 derniers cas. Cette population n’est pas spécifique de notre étude car, selon les statistiques de l’INSEE, 52 p. cent des enfants nés en Guadeloupe, naissent de mères célibataires.

Elles ont toutes un suivi normal de leur grossesse, en référence au décret du 14 février 1992 relatif aux examens obligatoires prénataux (7 consultations et 3 échographies, le premier examen ayant lieu au cours du premier trimestre de la gestation). Seize de ces patientes sont suivies par l’équipe médicale de notre service ou de l’antenne PMI ; les autres nous sont adressées par des gynécologues ou des médecins généralistes exerçant en libéral ou encore par le service obstétrical de l’hôpital de Saint-Martin.

Les causes des décès des bébés mises en évidence par l’équipe médicale ou par le laboratoire d’anatomopathologie sont, par ordre de fréquence, les suivantes :

  • hématome rétro-placentaire suite à une hypertension artérielle ; la patiente souffrant d’hypertension gravidique (30 cas),
  • prééclampsie (12 cas),
  • diabète gestationnel (7 cas),
  • malformation congénitale (malformation cardiaque en général, 4 cas).

L’apparition brutale du diabète ou de l’hypertension durant la grossesse chez des patientes qui ne présentaient pas ces troubles dans le passé, alliées à la conception actuelle sur les effets de la cohabitation sexuelle dans l’apparition de la prééclampsie (Robillard et al. [13]) sont des facteurs majorant la croyance magique concernant l’origine des troubles. En effet ces parturientes ont pour la plupart une vie sexuelle récente avec le compagnon.

L’autre point commun en dehors du suivi de la grossesse et même si ces patientes sont d’origine géographique et culturelle différentes, est d’appartenir à des sociétés traditionnelles. Dans celles-ci la nécessité de protéger l’enfant contre les esprits malfaisants est une coutume. Ce que nous confirme Belmejdoub : « le recours à la sorcellerie (shour) est l’outil dont se sert la femme pour se défendre, pour protéger ses enfants, notamment contre le mauvais œil (l’aïn) ».

La pensée traditionnelle distingue deux grandes catégories de maladies : « maladies naturelles (ou maladie BonDieu) devant laquelle toute intervention humaine est impuissante ; tantôt provoquées par les esprits (Iwa) tantôt provoquées par des actions de sorcellerie et de magie » (Hurbon [15]).

Les causes organiques à l’origine du décès du bébé ne sont pas évacuées ou niées mais « la tendance est d’imputer une dimension psychique aux maladies organiques » (Devereux [16]).


RÉSULTATS :

LES RÉACTIONS À L'ANNONCE DE LA MORT DU BÉBÉ

En moyenne trois heures après l’annonce faite par le médecin, les réactions des patientes se manifestent dans l’ordre suivant :

  • une faible expression émotionnelle (49 cas) ou à l’inverse un effondrement (6 cas),
  • la recherche du coupable (55 cas),
  • une attitude accusatrice à l’égard de l’équipe médicale qui les suivait (52 cas),
  • la recherche des causes objectivantes à l’origine du décès (22 cas).

Pour ce dernier item, la volonté divine remplace ou s’additionne aux attitudes précédentes. Les patientes disant dans 33 cas directement que c’est Dieu qui n’a pas voulu que leur enfant naisse ou que « c’est Dieu qui décide » (dans les 22 autres cas).

DISCUSSION

Il est intéressant de remarquer que les réponses se répartissent de façon équitable sur l’ensemble de la population, c’est pour cela que nous ne proposons pas une interprétation par origine géographique mais une analyse globale.

La faible expression émotionnelle est expliquée par les patientes comme la confirmation d’une prédiction. Les mères nous diront des phrases comme : « mon oncle m’avait dit que quelqu’un dans la famille serait sacrifié, (...) il est allé voir un gadè-zafé » ou « ces gens-là (les esprits) ne prennent que des innocents » ou encore « la vieille dame (la quimboiseuse) m’avait bien dit ça ». Hormis les cas où la prédiction est énoncée par un quimboiseur, elle est la parole d’un proche (parent ou compagnon). Dans ce cas le sacrifice est utilisé à des fins de réussite politique ou professionnelle personnelle.

Tout se passerait comme si la prédiction accomplie, la patiente et ses autres enfants nés (lors des accouchements précédents et baptisés) étant vivants, le mal les aurait épargnés. L’expression est alors celle du soulagement. L’effondrement émotionnel est expliqué par le fait que les mesures de conjuration propres à évincer le mal, mises en place dès le début de la gestation, avaient échouées.

Les patientes diront qu’elles sont possédées, subissant le mal d’un tiers qui lui vole son ange gardien. Laënnec Hurbon [17] dans ce cas d’espèce, avance l’idée que « toute opération de sorcellerie visera à voler le petit bon ange, ou à l’expulser en introduisant dans le corps de la victime d’autres esprits : des âmes de morts ou des Iwa particulièrement méchants, capables d’entraîner son dépérissement progressif ».

Force nous est de constater également que, contrairement à nos attentes basées sur les données de la littérature à propos de la mort fœtale in utero : la recherche du coupable, les phénomènes projectifs et accusateurs, sont les réactions premières et les plus intenses. Ces réactions occupent presque la recherche d’autres causes objectivables. Les raisons du décès, avancées par le médecin, être humain dont le pouvoir n’est pas comparable à celui des guérisseurs, ne sont pas acceptées comme la vraie cause. Cette attitude illustre la phrase de la psychiatre Thérèse Agossou [18] : « les guérisseurs sont forts de leur savoir car ils guérissent alors que les médecins soignent ».

Dans d’autres cas, le coupable est désigné comme étant celui ou celle qui ne voulait pas de l’enfant : le compagnon, du fait de la relation récente ou de sa situation maritale ou sa femme officielle (légitime) qui par ces pratiques veut empêcher la poursuite de la relation adultère. Le sort jeté a à ce moment deux fonctions :

  • l’échec de la relation adultère,
  • le retour du mari au foyer.

Dans notre société caribéenne, chez les femmes qui le plus souvent présentent un échec de la fonction conjugale, l’enfant a valeur d’enjeu pour maintenir le lien entre la femme et son compagnon. Il faut noter au passage que les patientes qui n’ont pu avoir une vie de couple stable, comme c’est le cas des mères-adolescentes, présentent une recherche quasi compulsive d’une relation amoureuse stable. Ce que nous avions déjà noté dans un travail antérieur sur la grossesse chez l’adolescente (Nuissier [19]). Pour la maîtresse l’enfant qu’elle avait décidé de concevoir était comme l’objet idéal que n’a pu donner l’épouse, une fille si la fratrie légitime ne comporte que des garçons ou inversement. Le décès de l’enfant apparaît d’une part comme l’impossibilité pour elle de rivaliser avec la femme légitime et d’autre part confirmer la supériorité du pouvoir de celle-ci et par là même sa légitimité.

Cependant quel que soit le coupable désigné, il apparaît intéressant d’étudier la fonction du mécanisme projectif à tendance paranoïde. L’accusation portée à l’encontre de l’autre va permettre à la fois d’évacuer la culpabilité du sujet ainsi que sa responsabilité potentielle dans la survenue du décès, et empêchera l’émergence d’un syndrome dépressif souvent décrit dans la littérature (Brown [20], Lewis [21], Bourne et Lewis [22], Kristen [23]). Les auteurs parlent de repli sur soi, tristesse, pleurs, migraines, troubles relationnels, ainsi que de conservation des habits prévus pour le nouveau-né, etc.


SINGULARITÉ DU DEUIL

Les mères qui perdent leur enfant au cours du troisième trimestre ont une démarche auprès d’un gadè-zafé dans le but à la fois d’obtenir la confirmation du coupable présumé et par une attitude visant à se protéger contre l’action des mauvais esprits. Elles ont recours à des pratiques visant à purifier le corps. Il en résulte une interprétation affirmative qui prend les formes suivantes : « la vieille dame (la quimboiseuse) m’a dit que le monsieur devait se séparer de moi » ou « il ne voulait pas d’enfant », « sa femme est allée consulter », « on a fait un travail pour elle ». Les conduites de purification consistent en l’absorption de lock (feuilles d’acajou amer, jus de raquette, pincée de sel et huile de carapate), la prise de bains démarés (bains pris dans une bassine dont le contenu est constitué d’eau de feuilles et de filtres propres à faciliter le désenvoûtement) et la récitation de prières. Il peut être demandé aux patientes en cette occasion de porter des vêtements de couleur blanche, symbole de pureté, et l’on assiste à une sorte de renaissance. Ce n’est qu’à ce moment que les relations avec la famille et le reste de l’entourage se remettent en place. Car il faut noter que pendant toute la durée de la purification seule une seule personne était autorisée à fréquenter la patiente et à l’accompagner dans ses démarches. Cet éloignement familial nécessaire a été décrit par Lévy-Strauss [24] : « lorsqu’un individu est conscient d’être l’objet du maléfice (...) parents et amis partagent cette certitude. Dès lors la communauté se rétracte, on s’éloigne du maudit, on se conduit à son égard comme s’il était (...) source de danger pour son entourage ».

Ces conduites ont pour objet, par-delà la purification du corps et l’éloignement des mauvais esprits, le réinvestissement du corps dans sa fonction reproductrice. Il s’agit avant tout de nettoyer le corps en particulier la région pelvienne afin d’éloigner de celui-ci la possibilité d’un échec de la fonction créatrice. Nous avons d’ailleurs été surpris de l’insistance des patientes ou de leur mère pour que la délivrance se fasse très rapidement. Car la possibilité d’une défécation de l’enfant mort dans le ventre maternel (liquide teinté) entraînant son pourrissement, ruinant à jamais les espoirs d’engendrement. Il apparaît capital pour la parturiente de se protéger contre une stérilité future qui serait plus terrible que la perte de son enfant, jetant le discrédit à la fois sur sa féminité et sur la possibilité d’une union future, mais plus encore sur sa famille et son groupe d’appartenance. Hélène Migerel [25] nous dit d’ailleurs que « la femme stérile est le symbole d’une rupture de l’ordre vital. Elle est la formule d’un fléau socialement réprouvé. Elle rompt le lien de filiation à l’Ancêtre ».

En Guadeloupe, s’ajoute à ces pratiques, la conservation des habits du nouveau-né mort loin du regard, associée à l’interdiction d’en faire don par crainte de transmettre la malédiction.

La conception de l’enfant non né renforce l’efficacité de ce processus. Car il est frappant de constater qu’alors que tout était prévu pour l’arrivée de cet enfant : vêtements achetés comme de coutume au septième mois de la grossesse, prénoms choisis ainsi que les parrains et marraines, les mères se conduisent comme si le bébé n’avait pas d’existence réelle. Il ne faut pas confondre ici non né et nié. Il s’agit pas de déni ou de scotomisation. L’enfant décédé est parlé de manière asexuée, alors que la mère au cours de l’échographie a eu connaissance de son sexe. Il semble y avoir une difficulté à faire vivre l’enfant mort-né ou non-né, en tant que personne. Nous parlerons de conduites d’évitement afin que l’enfant non né puisse « passer dans l’oubli, sans être pleuré » (Migerel [25]). Tout se passe comme si le bébé n’est pas né, car il n’est pas sorti vivant du ventre de la mère et il n’a pas été baptisé ; il n’est donc pas enfant de Dieu. Car il ne faut pas oublier que dans notre culture la pensée et les pratiques traditionnelles cohabitent et sont même étroitement intriquées, avec la religion chrétienne.

De même nous dirons que le non-événement ne mérite pas que l’on s’y attarde. Ne pas l’évoquer est aussi un non-partage, signant une culpabilité inconsciente.

CONCLUSION

En définitive, nous dirons que dans la situation des femmes qui ont souffert d’une mort fœtale in utero le travail de deuil est singulier, car nous n’avons pu mettre en évidence des signes cliniques constitutifs d’un syndrome dépressif réactionnel, même si nous avons noté des réactions dysthymiques. Ces comportements n’ont pas valeur de troubles dépressifs mais manifestent plutôt une réaction visant à se protéger et à protéger sa famille du sort jeté.

Notre attitude a été celle de l’écoute et à l’établissement d’une relation de confiance afin que s’expriment ces dires très souvent refoulés face à l’équipe médicale ou à celui qui adopte une conduite médicalisante. Notre travail d’accompagnement s’exerce selon deux modalités : entendre et accompagner le projet de reconstruction narcissique maternelle (fonction d’étayage psychique) et accompagner le mari dans les démarches administratives et dans sa fonction de messager (étayage physique).

C’est le père qui est chargé de confirmer le décès à la mère et de lui décrire l’enfant. Il s’agit également de l’aider à gérer le désinvestissement affectif et sexuel de sa compagne qui va surinvestir son rôle de mère afin de confirmer ses capacités de maternage à l’égard des enfants vivants. Les patientes désinvestissent la fonction conjugale et la sexualité et investissent de façon massive la fonction maternelle et parentale.

Dans ce travail d’accompagnement, nous reprenons avec la tradition qui est d’accompagner le père dans ses démarches par peur qu’il ne s’égare. Dans le passé, à la campagne, quand les femmes accouchaient à la maison, aux premières douleurs, le mari partait quérir le médecin. Devinant son trouble ou par peur qu’il ne s’égare, on le faisait accompagner.


RÉFÉRENCES

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